On joue avec le fond de sa tasse. Le marc de café se traîne au fond, paresseux. Et on sourit. En fait, cela n'a pas vraiment d'importance. Et tout ce qui peut se passer ne changera pas grand chose. Le comptoir restera poussiéreux, le marc de café au fond de sa tasse, et vous le cul posé sur la chaise, accoudé, le regard perdu dans un vague mur qui s'effrite à vue d'½il. Et les ombres qui marquent la fin du jour rampent jusqu'à nous dans l'indifférence générale. On s'en enveloppe. Et, étrangement, c'est quand le noir s'est fait absolu, c'est quand vraiment le monde ne tourne plus dans la pièce, qu'on agit. Les bottes se décollent du parquet brunâtre et gras. On tourne les talons, avec un genre de satisfaction qui agite le c½ur sous le blouson de cuir. La nuit, rien n'est morne parce que tout est gris. On sait que c'est paradoxal, mais c'est ainsi. Et l'anonymat de votre ombre dans les rues ténébreuses fait qu'on se tasse sur ses épaules, peu à peu. Rien n'a vraiment d'importance...mais, pertinemment, on sait que quelque chose approche. Il va se passer un évènement qu'on a pas prévu mais qu'on a senti venir. Et tout va s'enchaîner à une vitesse folle, dans la nuit qui parait calme. Le sang pourrait même couler, se dit-on. Et malgré tout, on reste placide, toujours cette mélancolie et cette langueur qui se fait plus forte à chaque fois qu'on inspire cet air douceâtre qui s'exhale des bouches d'aération de ce magasin.
C'est l'instant qu'on préfère. Le fil. On ne sait pas marcher dessus, le fil. Et, à cet instant où, somnambule de la lassitude, on appose son pied sur le fil, tout est encore possible. De quel côté allons nous tomber ? On ne le sait pas. Mais ça n'a pas vraiment d'importance. Ce qui compte, c'est, qu'un genre de sourire aux lèvres, on pose enfin, de tout notre poids de corps endormi, le pied sur le fil.
Pour qu'enfin tout commence.



